Si tu savais !

Publié par le 4 juin 2015 | 0 commentaires

Si tu savais !
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Si tu savais !

La semaine de prévention du suicide se déroule du 1er au 7 février 2015 sous le thème T’es important pour nous. Le suicide n’est pas une option.

Cette lettre s’adresse à ceux et celles qui portent l’insupportable et voient l’horizon se fermer et le ciel s’assombrir, éprouvant l’impression poignante que la Vie vous quitte à tout jamais, vous laissant seul-e dans le monde.

Nombre de lecteurs et de lectrices qui liront cette lettre sont directement concernés par le suicide. Il se peut que l’idée d’une mort volontaire vous fascine depuis un certain temps. Ou l’un de vos proches peut avoir tenté de se suicider ou est passé à l’acte.

Personne n’est à l’abri du suicide comme réponse à la vie douloureuse et au désespoir. À chaque jour au Québec, 3 personnes s’enlèvent la vie et, en moyenne, 30 sont endeuillées par suicide quotidiennement.¹

Lorsque la déception s’accompagne de la frustration et de la colère, l’action proportionnelle en intensité peut conduire au suicide. Une déception aux allures d’absolu appelle une réponse d’allure absolue. Il y a des moments où, malgré une présence amicale ou aimante, on ne ressent plus envers l’autre la tendresse et l’attachement. L’indifférence creuse une tranchée entre les autres et nous, augmentant l’isolement.

Refuser la souffrance, c’est s’isoler

Tuer la Vie en moi avant qu’elle ne s’en aille lorsque je suis âgé, faible ou malade peut être une tentation pour certains. Pour d’autres, c’est l’amour idéalisé qui est trahi. Bien souvent, nous portons comme désir d’infini un amour infini qui ne peut qu’être déçu par les limites de la nature humaine. Comprendre cela est important pour relativiser la portée des émotions destructrices.

L’isolement, c’est refuser la souffrance, même insupportable. En même temps, c’est refuser l’être souffrant que je suis et nier l’existence de l’autre qui veut être à mes côtés. Plus encore, c’est nier ce Souffle de vie en moi. On en arrive à La solution, qui est de se débarrasser de soi-même, en entier, parce qu’une partie de soi souffre. Même si, en apparence, le suicide résout un problème immédiat et passager, il ne résout rien sur le plan de notre destinée et de notre achèvement.

Sortir de la souffrance

Il y a un autre chemin possible. Le chemin de sortie de la souffrance autre que le suicide est alors de choisir de renoncer à soi-même plutôt que d’en finir avec soi-même. Expliquons-nous : renoncer à soi veut dire renoncer à mes frustrations, aux idéaux qui m’ont mené à cette impasse, renoncer à mes attentes et même à mon désir d’aller mieux et que ma situation se rétablisse.

Se décentrer de son moi souffrant pour se placer en son centre — en soi, qui est non souffrant. Pour cela, il faut accepter de tout perdre et choisir cette part inaltérable en nous. J’entends certains dire (en fait, j’imagine plutôt ce que vous pouvez vous dire en ce moment!) « Mais quel programme il me propose! ». J’en conviens facilement, ce n’est pas facile et il serait mal avisé de parler de ce chemin sans en avoir parcouru au moins une partie.

Alors, comment faire ? En premier lieu, il s’agit de consentir.

Ainsi soit-il

Il s’agit d’assumer sa situation telle qu’elle se présente. D’accepter que c’est ainsi. Ensuite, se décentrer de sa douleur signifie adopter une position différente afin de voir autrement.  Reconnaissez que vous n’êtes pas votre problème ou votre maladie ni vos difficultés financières. Vous êtes autre, vous n’êtes pas votre peur non plus que votre frustration. Vous êtes autre. Ressentez-le, au début par un effort de la pensée, et regardez votre situation sans être submergé par l’émotion. C’est ce JE, situé dans votre centre, qui demeure intact malgré tout ce qui vous arrive. Accepter de tout perdre, y compris vos problèmes, permet de vivre cette expérience unique. C’est le point central de la question de l’identité : Quelle est mon appartenance ? L’emprisonnement dans ces remous passagers ou la joie d’être libre ?

Changer l’eau en vin devient possible. Ce n’est pas une question d’humeur mais de volonté que de changer le désespoir en espérance. Le désespoir est le propre de celui qui est soumis aux pesanteurs et aux délabrements de son histoire; l’espérance, malgré l’absence de certitudes, est la marque de l’homme et de la femme libre.

Accepter d’être accepté

Le théologien Paul Tillich,Paul Tillich (1886-1965), théologien allemand exilé au États-Unis en 1933 se définit comme un théologien du dialogue inter-religieux, avec la culture et la philosophie. Voir le document intitulé Biographie à la page Documentation. invite dans les périodes de turbulence et de doute envers soi-même et sa propre valeur à accepter d’être accepté malgré nos insuffisances, malgré notre sentiment de ne pas être acceptable. Mais accepté par qui ? Accepté par celui qu’on ne peut ni toucher ni nommer, mais qui Est. Seulement rester là, ainsi.

Ne nous laisse pas emporter par l’épreuve²

La supplique qu’adressait Jésus à son Père lorsqu’il était envahi par l’angoisse et la peur au jardin de Gethsémanie pendant que ses amis dormaient — « Père pourquoi m’as-tu abandonné ? » — est tiré d’un psaume (en fait, il s’agit du Psaume 22, je crois) qui se continue ainsi : « Mais je sais que tu es toujours avec moi. »

Espérer par-dessus le désespoir, aimer sans attendre une réponse à l’amour, avoir la certitude au-delà du doute, c’est renoncer à soi-même pour permettre au vieil homme de mourir et renaître à nouveau. L’absence de réponse à notre question, les certitudes ébranlées et le doute absolu nourrissent le sentiment d’abandon, mais c’est le passage obligé qui permet de toucher le roc sous ce vide. En ce moment, une conscience nouvelle, vivante et habitée se lève au cœur de cette expérience de mort. Sans mort, il ne peut y avoir de résurrection ni de nouvelle vie.

Cependant, c’est une expérience passagère. Lorsqu’il est dit que la lumière fut avant les Ténèbres, c’est qu’elle était là, à veiller. Elle veille encore pour éclairer tes pas.

Une prière sans nom

Cette traversée se fait dans le silence, un silence qui crie l’absence et le manque. Elle se fait dans l’immobilité, le refus de passer à l’acte irréversible. Attendre. Respirer. Laisser venir à soi la Lumière qui perce nos Ténèbres. C’est une prière sans nom. L’abandon total à ce qui Est.

Écouter pour discerner l’appel du silence d’où jaillit la Vie qui dépasse toute espérance, de l’appel du néant qui invite à l’anéantissement.

Se tenir ici et maintenant malgré l’insupportable et le laisser se dissoudre. L’aiguillon du vouloir en finir s’émousse. Ici, l’expérience de Jean-Yves Leloup devant l’idéation d’une fin abrupte rejoint mon expérience intime de l’automne dernier, lorsque la Lumière semblait s’engloutir dans une opacité collante. Toutefois, si son invitation se fait moins forte aujourd’hui, le néant guette toujours, embusqué dans un repli de ma conscience. Permettez-moi de reprendre les propos de Jean-Yves Leloup comme un écho à mon expérience et à celles de quelques-uns et quelques-unes qui m’ont partagé cette même expérience : « […] La tentation est toujours forte, mais un je-ne-sais-quoi, un presque rien en moi résiste et ne se laisse ni induire ni entraîner dans la tentation. Quelque chose en moi, un je-ne-sais-quoi ne succombe pas à l’épreuve. » Présence ténue et vibrante, « Je Suis »” est vivant.

Ne restez pas seul-e

Ne restez pas seul-e si vous traversez un épisode de fin du monde individuel. Sortez de votre isolement, demandez de l’aide, une aide autant humaine que divine. Accepte d’être accepté tel que tu es, malgré ta croyance erronée d’être inacceptable. N’attend plus! Ose !

Si tu savais comme Tu es important-e pour nous, pour moi, et important-e également pour Celui qui t’a aimé le premier. Tu saurais que le suicide n’est pas une option.

Avec toute ma tendresse.     Lionel Sansoucy

Jeudi, le 5 février 2015

Références :

¹ Source : www.cpsq  ( 2014 )

Info : Pour aller plus loin, en connaître davantage ou obtenir de l’ aide, visitez le site de l’AQPS : http://www.aqps.info/semaine/communique-presse-lancement-semaine-prevention-suicide-419.html

² La traduction courante du mot grec « épreuve » utilisée dans le Notre Père est « Ne nous laisse pas succomber à la tentation ». – Les propos de Jean-Yves Leloup sont tirés du passage « Ne nous laisse pas emporter par l’épreuve » de son livre Notre Père, Paris, éditions Albin Michel, 2007, pages 153-160, 188 p.

Note : Cet article est repris dans Les carnets de méditation 

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